La jeune fille. Ses yeux noirs fendus et immenses. Son minois plein de silence et d'obstination. Ses longs cheveux sombres et lisses cachent son jeune corps et son vêtement en lambeaux. La jeune fille devant lui, jeune khmer rouge armé d'un bâton.
Son commandant l'observe. Il va devoir l'interroger. En son for intérieur il sait qu'elle ne parlera pas. Il l'a ressenti. Mais il aimerait qu'elle crie, il ne sait pas pourquoi.
Il doit interroger les traîtres à la révolution lui a t'on appris. Même si les traîtres sont un jour sa mère, son ami ou n'importe qui. Il n'a pourtant pas de mère, ni d'amis. Il est juste un enfant soldat élevé dans la gloire de Pol Pot, et il est maintenant gardien au camp S21.
Il lui fait épeler son nom. Elle le dit très bas. Il lui fait répéter…Elle le crie comme un défi, comme une braise dans le noir, comme un chant d’oiseau dans la nuit. Elle a une voix douce et un peu voilée, comme une adolescente timide à son premier rendez vous... Il lui demande son âge. Seize ans. Lui en a quatorze. Il n’a jamais vu de près une femme. Et il n’a jamais contemplé quelque chose d’aussi joli que cette fille toute frêle qui chancelle devant lui.
Quelles sont tes fautes ? Silence. Il la regarde. Son commandant l’observe. Quelles sont tes fautes ? Il lui lance une gifle. La fille cille mais ne répond rien. Quelles sont tes fautes ? Il brandit son bâton, il est en colère non de son mutisme mais parce qu’elle ne le voit réellement pas. Quelles sont tes fautes et la badine lui frappe les mollets très fort.
La fille tombe à genoux. Elle ne parle pas. Toujours pas. Quelles sont tes fautes ? La trique se déchaîne sur elle, il hurle, quelles sont tes fautes, quelles sont tes fautes , le corps à terre se tend , tressaute et se dénude, la fille ne répond rien et ne répondra pas, quelles sont tes putains de fautes, quelles sont tes fautes quelles sont tes fautes, il la bastonne à l’aveugle, les larmes pleins les yeux, le dos tourné à son commandant, quelles sont tes fautes il épargne le visage si beau les lèvres roses et la gorge palpitante, la gorge mise à nue sous le haillon troué, quelles sont tes fautes quelles sont tes fautes la fille ne répondra pas, la fille le trouble et il ne sait pas pourquoi, quelles sont tes fautes quelles sont tes fautes elle est belle il ne comprend pas quelles sont tes fautes qu’il voulait lui donner la petite mort et pas celle dont on ne revient pas.
Le commandant se met à vociférer, quelles sont tes fautes, il a son cadavre qu’il secoue et malmène dans les bras, quelles sont tes fautes, il pleure et il ne saisit pas pourquoi.
Pourquoi sa haine à défaut de son désir pourquoi sa violence à défaut de son amour .
La machine de mort a dérapé ce soir là. Il sera exécuté.