Odyssée Crétoise
Du même voyage on revient chargé de souvenirs parfois différents. Parfois on en revient même changé.
Il est difficile de vous restituer par des photos ou des mots ce bleu de la mer Egée absolument unique, profond et apaisant, de vous parler des fonds marins si transparents qu’en pleine nuit encore on y distingue ses membres quand on y nage. De cette mer chaude sous les cieux étoilés ou on ne sait plus très bien si on flotte dans le firmament ou dans l’eau….
Il est malaisé de vous faire imaginer le chant constant des cigales, l’odeur à la fois lourde et sublime du jasmin et du basilic, la végétation à la fois luxuriante et sèche, les après-midi passés sous les terrasses fraiches des kafenions avec autour de soi cet air vibrant de chaleur, les petites rues vénitiennes à la fois pleines de sottises made in china qui ne représente en rien la Crète, juste des choses que vous trouverez partout autour de la méditerranée, et à la fois des fabuleux trésors culinaires ou artisanaux de ce peuple simple, accueillant et bon comme ses produits….
Il me parait malhonnête de faire de la Crète une seule carte postale, car on ne peut la borner à ses plages bleues lagons sans évoquer les rivieras kilométriques et de mauvais goût qui les longent…sans aussi évoquer les ruines antiques perdues dans les montagnes, et peu indiquées et mises en valeur, les villages abandonnés aux murs crevants de raisins et de grenades, à la source intacte qui dispensant son maigre chant dans la fournaise de l’après-midi, les modestes et millénaires églises perdues dans le temps et les oliviers….Les modestes troupeaux de chèvre et de moutons, pas toujours farouches, qui paissent comme ils peuvent…
Il m’est impossible de ne pas vous parler de ce sourire et de cette quiétude, de ces « gueules » burinées de vieux paysans, de leur joie à me voir baragouiner trois pauvres mots de grec, moi de les voir tenter l’anglais, de notre bonheur à communiquer. Il n’est pas évident de cacher mon émotion à la vue de leur fierté quand arrivent les assiettes toujours simples, bonnes et copieuses, à l’évocation de leur générosité car il y a toujours un petit plus, raki, pastèque, raisin, qui fait que le repas à l’ombre de la taverna s’éternise dans le calme …
La Crète, c’est aussi le pays du bruit. Des vagues, des cigales, des coqs, des chèvres, de la prière vespérale d’un pope invisible d’une chapelle enfouie à la tombée du jour dans la montagne. Nous déambulons entre la dance subie au-dessus des boites de nuits dédiées au colonialisme musical anglo-saxon, aux chants des résistants entonnés en cœur à la Panygeri Ioannis. Nous avons entendu le Kyrie Eleison et avons dansé des tangos et des danses folkloriques à un mariage d’amis, entre deux morceaux de pop.
C’est aussi pour moi un pays caniculaire à ne venir qu’au Printemps ou en Automne, car j’ai été frustrée de ne pas m’aventurer sur les péninsules sans route carrossable, ou dans les gorges vertigineuses au centre de cette ile encore sauvage. C’est la contrée ou je reviendrais, tant à voir, tant à faire…
On peut adorer sans idéaliser. Il y a des choses que je n’aime pas. La chaleur donc, les deux mendiants croisés dans deux endroits bien différents, les chauffards, les gens bruyants, les chats et chiens maigres et parfois malades qui sont une innombrable légion livrée à elle-même.
Mais là aussi en bon peintre il faut nuancer et s’avoir rire du pire. Les chiens commencent à avoir des laisses et à trouver un emploi, les chats trouvent toujours une bonne âme pour se nourrir voire constituer une petite famille, des refuges se constituent, des vétérinaires nourrissent des chiots qu’ils retirent à la rue, les gens font du bruit mais vous invitent à boire un coup, les familles dorment dans la chambre des personnes âgées hospitalisées et vous offrent des gâteaux maison à vous l’étrangère complètement perdue et défigurée… et pour ces iliens la vie continue, dans le sourire, dans le courage, et dans cette mentalité si paisible que je n’ai pas retrouvé ailleurs.
Savoir rire du pire et en tirer parti. Je suis tombée gravement malade, durant mon séjour, aussi soudainement qu’un claquement de doigt, sur une santé déjà très chancelante.
Ce n’était pas lié au pays, ça me serait arrivé n’importe où.
Par chance les hôpitaux en Crète sont à la mesure des gens, même si l’établissement ne brillait pas par sa modernité et son hygiène le personnel soignant était compétent et réactif…
J’ai eu le temps en ces deux terribles heures de souffrance et de terreur, de réaliser à quel point j’aimais la vie, à quel point j’aimais mon conjoint, à quel point aussi ma santé était devenue précaire, et à quel point enfin je ne me laisserai plus personne (ou tout le monde, ceux qui ne lisent jamais mes lignes de toute façon et ne me considèrent guère plus que comme oreille géante) me guider, me culpabiliser, et décider à ma place qui je suis et ce que je vaux.